Le culte du pompier courageux – Origines du mythe

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« Ah ! Bin, en tout cas… Heureusement qu’on a des gens courageux, comme vous les pompiers. » Qui d’entre nous n’a jamais entendu ces belles paroles ; que ce soit autour d’une table, en famille, entre amis ou encore sur intervention ? Tous glorifient notre fonction. C’est d’ailleurs, dans les statistiques (1), « le métier préféré des habitants du monde entier » : c’est nous !

Alors forcément, ça fait du bien aux oreilles. Ça rassure de savoir qu’en tant que pompier, on bénéficie d’office des plus grands honneurs. Car à peine arrivés à l’instruction, on nous le répète que trop régulièrement : « à partir de maintenant, vous allez devenir des sauveurs d’hommes ! Alors comportez-vous comme tel ».

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Du jour au lendemain, ça vous tombe dessus. Vous n’étiez rien, et vous voilà devenus plus qu’utiles. La casquette du sauveteur dévoué et courageux, c’est comme avoir tiré le bon numéro à la loterie (2). Et du coup, aux yeux du pékin moyen, vous êtes forcément quelqu’un de fondamentalement bon.

Le pompier, un héros model ?

Pourtant, il ne faut guère que quelques mois au nouvel arrivant pour comprendre que notre communauté comporte au moins, le même taux de névrose que chez le reste de la population : dépressions, bizutages extrêmes, suicides, viols, bagarres, trahisons, maltraitances de victimes, non observation des procédures, mutineries, meurtres, je-m’en-foutisme, témérité irresponsable, abus de pouvoir, vols, alcoolisme, et drogue (3)… Tout cela existe aussi chez nous. Aussi, dans quelle mesure serions-nous encore à la hauteur de notre réputation officielle ?

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Après tout, si tout le monde nous glorifie à ce point, c’est que nous avons bien gagné ce mérite qui nous propulse automatiquement au statut d’hommes extraordinaires, de surhommes, voire de héros. Et qui dit rang honorifique, dit fierté. Cette même fierté héritée de nos anciens, et qui a plutôt tendance à nous façonner un comportement différent du simple mortel. Un rang au-dessus (car reconnu comme tel) et le sauveteur qui n’est plus vraiment critiquable en deviendrait même presque invincible (4).

L’autocritique face au courage héroïque

Ce n’est qu’après certains accidents où il était difficile de nier la défaillance morale de l’intervenant, que l’on a enfin osé avouer du bout des lèvres, que l’erreur se trouvait bel et bien à la racine de notre éthique.

Cependant, quand bien même une flagrante faute nous incomberait, nous finirions toujours par nous trouver des excuses : Matériel, conditions de travail, météo ou encore malchance. Tout est bon pour faire office de bouc émissaire ; comme si l’accident était inscrit dans le destin du sapeur-pompier.

Mais pourquoi diable, les héros de la nation n’arrivent-ils pas à trouver la source du problème ? Comment se fait-il que le sapeur-pompier répète sans cesse, les mêmes erreurs sur intervention ? Pourquoi les intervenants ne cessent de décéder dans les mêmes situations, alors que celles-ci ont été identifiées depuis longtemps ? Y aurait-il chez le sauveur d’hommes, une difficulté à se remettre en question ?

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Le problème réside peut-être dans le fait, que tout véritable remous touchant de près ou de loin à la mission du soldat du feu, conduirait tout droit à l’origine des symptômes : la formation morale. Et sachant que la base de l’organisation des compétences du sauveteur étant l’instruction, on s’imagine alors facilement les conséquences qu’aurait une remise en question radicale de celle-ci.

S’il y a bel et bien dysfonctionnement dans l’instruction, cela signifierait tout simplement que la base du système est inefficace et que, par extension, les compétences de nos organisateurs (nos chers officiers) ne conviennent pas, non plus. Alors forcément, on se concentre sur des problèmes périphériques ; et c’est encore la meilleure manière pour préserver son petit poste.

Des héros en retard…

En 2003, papa Sarkozy décida que s’en était trop ! En effet, dix collègues qui restent au tapis en l’espace de quelques mois (5), et cela fait tâche dans une société moderne comme la nôtre… L’ancien ministre de l’intérieur demanda donc aux responsables du « système pompier » de se remettre en question, et de repérer les dysfonctionnements de notre organisation sur intervention.

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Comment ça, l’organisation n’était pas bonne ?! Apparemment, non.

Le rapport Pourny évoquait entre autres, des retards dans tous les domaines, et en premier lieu dans la « culture de sécurité ». Et bien entendu, on demanda à ceux qui ont participé activement au retard du système, de travailler honnêtement à l’avancement de celui-ci !

Logique, N’est-ce pas ?…Tout comme demander à un assassin, d’organiser son propre jugement.

Dix ans plus tard, nous avons enfin la joie de lire le rapport du rapport (6) ! L’évaluation du rapport Pourny vantant les bienfaits des 220 propositions d’amélioration de nos chers officiers. Surprenant, non ? Bon, il y a toujours des intervenants qui se blessent et qui meurent en allant au feu sans lance et sans ordre ; mais à part ça, tout va pour le mieux !

Qui est le sauveteur ?

Le sauveur d’hommes aurait donc quelques difficultés à se remettre en question. Pourtant l’autocritique est l’outil principal et indispensable pour préserver la vie : la qualité du secours n’a de sens que dans sa remise en question.

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D’où vient alors cette incapacité à reconnaître ses faiblesses ?

Encore faut-il avoir des défauts pour pouvoir les reconnaitre ! Et tout le monde sait que comparé au commun des mortels, un héros n’en a pas.

Toutefois, son intervention comme professionnel ou bénévole, demeure sacro-sainte en soi, car il n’est là que pour aider. Demander aux sapeurs-pompiers de se remettre en question, c’est déjà insinuer qu’ils n’ont pas accompli leur mission correctement…

Blasphème !

Pour mieux comprendre les motivations des héros courageux, dévoués, invincibles et surtout incritiquables, LePenserPompier.fr a souhaité, une fois de plus, pousser les recherches à la source.

Origines historiques

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Afin d’éviter toute gesticulation intellectuelle inutile, il était important de s’adresser à une personne connaissant les faits historiques de l’évolution de la culture du dévouement courageux. « La Figure du Sauveteur » (7), est un ouvrage extrêmement précis traitant entre autres, du sujet de la naissance du culte du courage et du dévouement, entre 1780 et 1914.

Frédéric Caille, auteur de l’ouvrage, nous y expose des faits résultant de plusieurs années de recherche, de dépoussiérage d’archives, d’investigations historiques et de comptes rendus.

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Mais pourquoi se cantonner seulement aux périodes des 18ème, 19ème, et 20ème siècles ? Le courage a pourtant existé dès les origines de la civilisation (8). Certes, l’Andreia (en grec ancien ἀνδρεία), définissant à la fois courage et virilité, était déjà présente en tant que valeur guerrière. Cependant, le dévouement combiné au courage, est apparu au moment où le capital se métamorphosa et entraîna une explosion de l’industrialisation. Laquelle, engendrera une terrible insécurité pour celui qui fût le moteur de la production capitaliste : l’ouvrier.

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On remarqua alors que les baisses de rendement étaient en grande partie dues à un problème de gestion de la force de travail : accidents massifs, décès constants sur la voie publique et grèves dans les usines. La situation nécessitait alors une incitation à la discipline et à l’acceptation de la souffrance ; ce à quoi les acteurs du mouvement des lumières, s’acharneront à installer à grand coups de propagandes ouvrières et de formatages éducatifs.

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Et très vite l’on comprend que la stabilité monétaire d’un pays, dépend surtout et avant tout de la capacité du prolétariat à courber l’échine face aux besoins des producteurs et des financiers. Cette soumission ne devait pas se faire par la violence, mais par la volonté même de l’ouvrier… Celui-ci devait s’autodiscipliner ! Se convaincre que son bonheur est directement dépendant de l’avenir de la patrie.

Un néo-besoin tout fraîchement créé chez le travailleur de l’époque, et qu’il a fallu implanter dans les consciences via des valeurs telles que la patrie, l’honneur, le courage, le dévouement, la guerre, la sécurité intérieure, etc. Et cet arsenal allait contribuer à l’éclosion de la dite morale, et qui ne pouvait bien évidemment s’ancrer, que par l’exemple répété et constant.

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Frédéric Caille note qu’un nombre considérable d’entités politiques, médiatique et associatives, travaillait ardument à la diffusion d’une morale par l’exemple : titres de vertus, sommes d’argent, médailles et publications honorifiques ; car tout était bon pour encourager l’ascension d’une idéologie visant la protection du territoire marchand. On vit alors des appareils étatiques, comme l’Académie française ou encore des grands médias de l’époque, diffuser une propagande moralisatrice, poussant toujours plus le citoyen à se sacrifier pour l’industrie.

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De riches producteurs, financiers ou autres hommes d’affaires, deviennent alors de généreux philanthropes, récompensant Braves et Dévoués (au travail). Comme si la richesse matérielle pouvait amener à l’humanisme !…

Andrew Carnegie, celui-là même qui faisait tirer sur ses employés lors des grèves, créa le Hero Fund (9) ; une organisation philanthropique visant à récompenser les meilleurs travailleurs et à indemniser les familles d’ouvriers morts dans les mines.

C’est ainsi que durant le 19ème siècle, de nombreux personnages aspirants au pouvoir et souvent très riches, investirent dans l’héroïsme d’état, afin de réduire les pertes humaines et matérielles nécessaires à l’industrie, et de facto augmenter le rendement, et surtout étendre le territoire marchand.
Le citoyen a été donc à travers la propagande du courage et du dévouement, formaté en tant que bon petit soldat de l’industrie ; qu’il fut au front, dans l’usine ou encore dans les rues, le bon citoyen avait à livrer une guerre sans fin, dans l’unique but de permettre à une élite capitaliste de faire plus du profit et de continuer à jouir de la vie.

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Force est donc de constater, que tout comme l’abolition de l’esclavage fut un investissement pour l’industrie naissante (10), l’image du sauveteur héroïque sera elle aussi un placement à long terme, et de la plus sournoisement de manières, qui plus est.
Point de réagencement des conditions de production sans une volonté majeure de réaliser du profit.

Comme l’esclave, le citoyen se sacrifiera pour le profit, mais volontairement cette fois-ci. Les valeurs humanistes étaient essentiellement, le pain quotidien des naïfs qui voulaient bien y croire.

De l’esclavage à la citoyenneté, il n’y a en fin de compte que la morale. Le travailleur ne portait plus de chaines au pied, mais se les fabriquait désormais lui-même, dans sa propre conscience. Le citoyen n’était plus rien d’autre qu’un esclave moralisé et autodiscipliné à rester dans l’enclos de la production marchande. Et pour éviter que la souffrance ne réveille la conscience humaine profonde, on l’anesthésia à grand coup de propagande héroïque !

Le sauveteur courageux est donc un produit de ce grand mouvement industriel, aidé en cela par l’idéologie des Lumières. Utilisé comme « soldat du bien », aussi bien au front que dans la vie de tous les jours, cet esclave moderne, courageux et dévoué à souhait, participe à la marche en avant forcée du capital.

Qu’il soit pompier, gardien de la paix ou encore soldat, le héros du quotidien est entretenu au moyen de récompenses, de médailles et autres signes de reconnaissance. Et c’est dans ce mouvement que s’est institutionnalisé le sauvetage comme logistique de guerre, notamment à travers la création de la Croix-Rouge.

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Le mythe du courage

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En analysant l’histoire de la lutte contre l’incendie, et surtout celle de son évolution dans son environnement géopolitique, on est saisi de bien des choses. Tout d’abord, le courage se manifeste principalement de deux manières fondamentalement opposées : raisonnable ou spectaculaire.
Le courage raisonnable est un dépassement des émotions induit par la raison, entraînant une action visant à protéger une valeur physique ou morale estimée importante par l’acteur. Cette forme de courage est intrinsèque à l’être humain et est indépendante du regard extérieur.

 

« Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. »

 

(Jean Jaurès)

 

N’a-t-on pas chez une femme qui donne la vie, le plus beaux des exemples ? Pour elle, l’enfantement est souvent source d’un grand nombre de souffrances, tant sur le plan physiologique, psychologique et parfois même la survenue de déformations corporelles irréversibles, voire causer sa mort (11). Mettre au monde un enfant demeure indissociable de ce courage génétiquement intrinsèque qu’elle a toujours possédé et qui l’amène à souffrir utilement pour la survie de l’espèce !

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Et Il en est de même pour un père mettant sa vie en péril pour sauver sa famille, ou encore une personne prenant des risques pour aider son meilleur ami.
Cette vertu est probablement intégrée à l’être et est plus ou moins marquée en fonction de chacun, car nécessaire à la vie et à la survie de l’espèce.

Bien évidemment, ce courage peut varier d’intensité en fonction des communautés et, ou des cultures. Cependant, il n’est pas initié ou motivé par le regard extérieur, mais par la raison naturelle humaine. L’action courageuse issue de la raison n’a pas besoin d’être récompensée pour subsister : elle existe par essence.

Le courage du spectacle

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Celui-ci est la deuxième forme majeure de manifestation. Le courage spectaculaire est un dépassement des émotions initié par le regard extérieur, qui n’existe qu’à travers l’émotion du spectateur ! Nous le rappelons ici : « il n’y a pas de héros sans spectateur » (12)

Ce courage étant dépendant des attentes du public, amène souvent à des actions dépassant la raison naturelle de l’homme. D’ailleurs, l’aspect utile ne joue aucun rôle dans l’acte (13). L’action est donc déterminée par des attentes étrangères à celles de l’acteur, dont les faits et gestes sont exécutés sous le regard du spectateur, pour le spectateur.

Bien évidemment, le courage du spectacle a cette capacité d’être intégrable aux comportements humains. Véritable vertu mobile, cette forme de courage fut très clairement utilisée durant la période historique des lumières, et ce, dans le but d’orienter les comportements du peuple, afin de développer l’industrie et les intérêts économiques de l’état.

Le courage spectaculaire, de par son état artificiel, va souvent à l’encontre de la raison naturelle humaine. Cependant, l’acteur peut le confondre avec le courage utile et raisonnable ! Ainsi, le héros courageux a l’impression que ses actes sont conduits par son for intérieur, alors qu’en fait ils restent dépendants du regard du spectateur.

Aussi, en éduquant les plus jeunes à l’héroïsme, on peut soumettre définitivement une génération au regard du spectateur… Le courage spectaculaire devient alors courage raisonnable, car intégré à l’éducation de l’humain.

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Pour arriver à ce résultat, la morale par l’exemple doit être diffusée massivement. La propagande étatique est alors directement dépendante d’organes de diffusion :

  • L’école : les fameuses sorties de classe pour commémorer et glorifier tel ou tel soldat mort à la guerre.
  • Les médias : la glorification de l’intervenant courageux dans des émissions du type « la nuit des héros ».
  • Le cinéma : « Tu tombes… On tombe ! » Cela vous rappelle-t-il quelque chose (14)?

Et c’est à travers tous ces procédés, que l’image du héros courageux s’est enracinée dans la conscience collective en tant que valeur humaine ; pas moins de deux siècles (fin 18ème, 19ème, moitié du 20ème) pour établir le spectacle du sauveteur.

Le courage comme pathologie moderne

Depuis la révolution française, les échanges marchands n’ont cessé de s’intensifier, poussant le citoyen travailleur à devenir un citoyen consommateur (15). Or pour que l’ouvrier consomme allégrement, il doit être socialement isolé, car les rapports humains l’empêchent de déambuler librement (liberté) à travers les galeries marchandes ; il faut donc placer les travailleurs isolés sur un même piédestal moral (égalité) et les encourager à s’accommoder (ensemble) de la souffrance du quotidien au nom de la patrie (fraternité).

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Pour habituer le travailleur/consommateur aux douleurs de la société marchande, il faut alors lui créer un univers adapté à l’abnégation. Et dans cette optique purement mercantile, que « Courage » et « Dévouement » seront les valeurs constamment utilisés pour soumettre le peuple par le spectacle, à la loi des marchés, notamment au cours du 20ème siècle (16).

Depuis le mouvement des Lumières et jusqu’au début du 20ème siècle, le projet a été d’établir le culte du « moi » (17) au sein de la population. Car c’est en demandant au travailleur de se concentrer sur sa morale, qu’il en oubliera la souffrance endurée. L’ouvrier qui est ainsi trop occupé à devenir le héros de sa propre vie, se tue au travail pour consommer librement. Sa propre souffrance devenant pour lui, une gloire en soi !

Le sauveteur est donc un acteur déterminant dans la manœuvre de diversion générale de l’industrie. Il permet de faire écran à la misère du peuple et surtout, il montre l’exemple à suivre : être courageux en se dévouant corps et âme à sa tâche ; tel que le veulent nos dirigeants !

Ce courage politique est basé sur le spectacle et le sapeur-pompier en a aujourd’hui hérité.

Les pompiers sont-ils courageux ?

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Absolument pas !

Et si cette réponse vous choque, c’est que l’émotion du spectacle vous empêche de réfléchir sur le sujet.

Le fait que la fonction de sapeur-pompier, soit particulièrement liée au courage est un mythe fabriqué par le système politico-économique, notamment au fil des 18ème, 19ème, et 20ème siècles. L’industrie avait et aura toujours besoin de héros courageux et surtout d’idiots utiles au système pour y croire.

C’est à travers ce culte du héros, lui-même transformé au fil des années en culte du ″moi ″, que le sapeur-pompier a forgé son éthique narcissique. Une éthique du courage spectaculaire qui pousse les intervenants à accomplir des actes téméraires, et parfois irréfléchis sur intervention.

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Ainsi, si l’on remarqua en 2003 que les services d’incendie et de secours n’avaient « pas culture de la sécurité », ce n’est pas parce que les collègues étaient idiots ; mais tout juste que le sapeur-pompier de par sa culture historique, n’avait nullement l’intention de développer fondamentalement sa sécurité, qui demeure viscéralement à l’opposé de son éducation héroïque.

Témérité et sécurité ne pouvant se développer dans la même organisation, le pompier dévoué et courageux, doit alors trouver (quand il y est forcé) des subterfuges pour développer l’aspect sécuritaire de sa fonction ; tout en continuant à être le héros des nations.

C’est à cet effet qu’entre en scène le FAST, appelé aussi RIT, RIC ou encore RID ; en plus de ses variantes françaises. Le Sauvetage du sauveteur et ses extensions comme l’auto-sauvetage (self-rescue), ou autres « parcours ARI » ; dernières fausses trouvailles narcissiques issues de la masturbation cérébrale française (18). Ces formations deviennent « la » solution au problème « au cas où » …

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Tout droit inspiré des Firefighters hollywoodiens, la discipline permet au soldat du feu de se battre seul contre son propre malheur… Le sauveteur qui ne se contente plus d’être un héros, prend alors du galon et devient de ce fait, un sauveteur de héros ! Durant les entraînements, l’intervenant est livré à lui-même et est même plongé dans des ambiances dignes de scénarios de films américains, où le héros ne peut que s’en sortir seul. Le sapeur-pompier peut ainsi rester un courageux soldat du feu et, en même temps, avoir l’impression de s’entrainer pour sa sécurité.

La prison du spectacle héroïque

Il semblerait malheureusement que le sapeur-pompier ait du mal à sortir de cette caricature politique, qu’est la stature du sauveteur. Qu’il soit volontaire, professionnel, privé ou militaire, le pompier a une fonction sociétale, qui n’a pas plus d’importance qu’une autre… Pour vous en convaincre, essayez donc de vivre un mois dans une ville sans éboueurs.

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La fonction de sauveteur ne possède pas de courage intrinsèque : ce n’est pas simplement en étant pompier qu’on est forcément courageux ; seul l’humain en est le détenteur. Le fait de prendre des risques en entrant dans un appartement en feu, ne demande pas obligatoirement un grand courage pour qui le tente. Cette audace tant louée par le commun des mortels, ne produit pas les mêmes effets sur chacun de nous : l’un peut avoir peur et l’autre éprouver du plaisir, voire même le besoin d’être confronté au danger (19).

Le courage véritable n’a rien à voir avec la gratitude du public. Il est avant tout l’expression du dépassement de certaines émotions, dans le but de protéger des intérêts humains (voir matériels), et ce, en dehors de toute reconnaissance.

Le matraquage médiatico-institutionnel concernant le rôle d’anges-gardiens courageux qu’auraient les sapeurs-pompiers, est une imposture produisant deux effets majeur :

  • Une diversion quant aux véritables problèmes de société, car « en fait, tout ne va pas si mal que ça puisqu’ils sont là » !
  • Une ouverture à tous les comportements vicieux, possibles et imaginables ; dues au complexe de supériorité… Lesquels comportements, sont à l’origine de nombreux accidents sur intervention.

Prenons conscience des différences entre le courage raisonné et le courage stupide du spectacle ; apprenons à contrôler cette soif de reconnaissance à travers l’acte, en ayant le courage de ne pas être courageux.

 

 

Rédacteur : Christophe Benfeghoul

Correcteur : Amine Jandaa

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Références :

  1. « Pompier, le métier préféré des habitants du monde entier » – (ouest-france.fr)
  2. « About 18,000 people who passed a firefighter exam in December are awaiting word on when they might be selected in a lottery » – (Dnainfo.com) ||| « I felt as though I had hit the career lottery. » – (Hot Zone: Memoir of a Professional Firefighter – page 110)
  3. « Haute-Loire : un pompier se tue dans sa caserne » – (leparisien.fr) ||| « Quatre pompiers mis en examen pour avoir consommé du cannabis » – (midilibre.fr) ||| « Le bizutage d’un pompier tourne au drame » – (leparisien.fr) ||| « Pompiers de Paris: Une plainte pour «viol» déposée après un bizutage qui aurait mal tourné » – (20minutes.fr) ||| « Dix-huit ans après le meurtre, le pompier confondu par son ADN » – (liberation.fr) ||| Etc, etc…
  4. « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les SDIS ne possèdent pas de culture de sécurité intrinsèque. Cette situation est principalement due à l’acceptation du risque et au sentiment d’invulnérabilité qui contribuent à construire l’image de « Héros » des Sapeurs-Pompiers » – (Rapport Pourny – Livre 1 – Page 15)
  5. « Cinq morts à Neuilly : le drame chez les pompiers […] Ils intervenaient sur un modeste feu de chambre » – (ladepeche.fr) ||| « Un octogénaire tue un groupe de pompiers sur l’A7 » – (nouvelobs.com)
  6. « 110 sapeurs-pompiers sont décédés entre 2005 et 2014 alors qu’ils étaient 182 sur la précédente décennie. Il peut ainsi être estimé que 72 vies ont été épargnées depuis la publication du rapport POURNY. » – (Evaluation du rapport Pourny 10 ans – page 1)
  7. Achetez l’ouvrage ici :
    1. http://books.openedition.org
    2. http://www.lcdpu.fr
    3. https://www.placedeslibraires.fr
    4. https://www.leslibraires.fr
    5. http://www.decitre.fr
    6. https://www.mollat.com
    7. https://www.amazon.fr
    8. https://www.amazon.com
  8. Histoire de la virilité – Tome 1 (Alain Corbin)
  9. http://www.carnegiehero.org
  10. L’abolition de l’esclavage – (NotaBene) – https://www.youtube.com/watch?v=d8CGP2ZrvsE
  11. « […] près d’un tiers des femmes enceintes ont eu des complications pendant leur grossesse. » – (sante.lefigaro.fr)
  12. « Comment des hommes ordinaires peuvent faire des choses extraordinaires » – Sous le feu – (Michel Goya)
  13. « […] ces actes qui sont l’objet de l’admiration et qui pourtant ne sont pas obligatoires […] Si nous admirons ce n´est pas à cause de leurs conséquences dont l´utilité est souvent douteuse. Un père de famille expose sa vie pour sauver un inconnu ; qui oserait dire que ce fût utile ? Ce que nous aimons, c´est le libre déploiement de force morale, quelle qu´en soient d´ailleurs les suites effectives. » – (Émile Durkheim)
  14. Backdraft – (Ron Howard – 1991)
  15. « Ce ne sont pas les travaux qui manquent, ce sont les acheteurs, les consommateurs ; et les consommateurs, les acheteurs manquent, parce qu’il n’y a plus de confiance, parce que les ouvriers, entraînés par de mauvais conseils, au lieu de reprendre le chemin de l’atelier, de la fabrique, parcourent nos rues en désordre, vont aux clubs, prêtent l’oreille aux doctrines pernicieuses, oublient leurs devoirs, leurs habitudes laborieuses. » – Au peuple, paroles de vérité – (Honoré Arnould)
  16. Commentaires sur La société du spectacle – (Guy Debord)
  17. « […] le sentiment de l’identité individuelle s’accentue et se diffuse lentement tout au long du 19ème et la récompense du secours courageux puise une part de son prestige à cette dynamique souterraine, au sein d’un ensemble de procédures qui tendent à renforcer le sentiment du moi » – La figure du sauveteur – (Alain Corbin, Frédéric Caille)
  18. FAST : Firefighter Assist and Search Team ; RIT : Rapid Intervention Team ; RIC : Rapid Intervention Crew ; RID : Rapid Intervention Dispatch ; PAFARI : Parcours d’Aisance au Franchissement sous ARI.
  19. Tapez les mots clés « Live Burn Mishap » dans le moteur de recherche Youtube.com



Amorós en 10 minutes !

E:\[ - Document - ]\D´Amorós „le bienveillant“, au CrossFit du capital\Fiche de lecture - Amorós\1.jpg

Suite au dernier article : « D’Amorós le bienveillant, au CrossFit du capital », la fiche de résumé établie par rapport à l´encyclopédie „Nouveau Manuel Complet D´éducation Physique, Gymnastique Et Morale – Volume 1 et 2 » (Francisco Amorós) est mise à votre disposition ! Ce document .PDF est un résumé des passages que j´ai jugés pertinent d´extraire de l´œuvre.

Pourquoi mettre à disposition des extraits ?

L´encyclopédie faisant environ 800 pages de texte (sans illustration), il faut passer à travers un grand nombre d´informations pour accéder à l´idéologie de Francisco Amorós. En effet, l´ouvrage décrit de manière extrêmement précise la totalité des agrès et machines utilisés par le colonel ; il y a donc des centaines de pages de prises de mesures, de descriptions de matériaux, etc… Loin d´être inintéressantes, ces informations n´en restent pas moins pesantes.

J´ai donc essayé de rassembler les idées les plus percutantes de notre ami Francisco, afin d´exposer au mieux ses pensées.

E:\[ - Document - ]\D´Amorós „le bienveillant“, au CrossFit du capital\Fiche de lecture - Amorós\2.jpgEn quoi lire ces pensées peut être utile ?

La réflexion a besoin d´un socle : la pensée historique est indispensable à l´esprit qui se veut juste et perspicace. Les pensées d´Amorós sont tout d´abord simples à lire et à comprendre, même si écrite en ancien français. Elles nous permettent de comprendre comment d´autres hommes, qui occupaient dans la société des fonctions charnières, ressentaient, analysaient et pensaient leur environnement. Il est surprenant d´observer en lisant ces notes, à quel point les pensées d´antan pouvaient être semblables aux nôtres, plus moderne.

À qui peuvent servir ces notes ?

Cette fiche de résumé servira à tous ceux qui s´intéressent à l´entrainement et à l´amélioration des compétences physiques et morales de l´humain, notamment dans le cadre du secours à personnes. Les chargés d´entraînements, les Coach et même les responsables d´activités sportives quelconques auront tout intérêt à s´inspirer des idées du colonel Amorós pour renouveler leur conception de la réalité.

 

En espérant que ce document vous sera utile :

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D’Amorós « le bienveillant », au CrossFit du capital

H:\Eigene Dateien\D´Amorós „le bienveillant“, au CrossFit du capital\Maschinen.jpg Aujourd’hui, le sportif a la possibilité d’être assisté par des applications de type smartphone, il peut enregistrer ses performances sur une clé USB pour les faire analyser ensuite à l’aide de programmes de coaching sophistiqués : l’humain motivé par la machine. Si le sapeur-pompier dispose de moyens techniques avancés pour s’entraîner, il n’en est cependant pas moins coupé d’une conscience profonde de son propre corps, celle-ci ne pouvant s’acquérir qu’à travers la lecture de certains documents spécialisés.

L’homme s’est donc lassé du cloisonnement des disciplines sportives que chacun pratiquait selon ses besoins (la course, la musculation ou encore la natation) et a adopté comme dernière mode le Crossfit ; le fait d’être fort, endurant et flexible est soudain redevenu une priorité. C’est ainsi que l’on peut observer la capacité du fétichisme marchand à s’adapter aux besoins matériels infinis de l’homme-objet, en faisant pousser un peu partout des salles spécialisées dans l’entraînement généralisé.

H:\Eigene Dateien\D´Amorós „le bienveillant“, au CrossFit du capital\zumba.jpg C’est dans ces endroits que, pour un abonnement mensuel de cinquante à quatre-vingt euros, il vous sera possible de faire tous ensemble des tractions, des pompes et, accessoirement de jeter des médecine ball dans les airs. C’est dans ces camps de concentration marchands que les bovins consommateurs, forts et flexibles à la fois, viennent volontairement se rassembler pour profiter de leur propre aliénation, soumis à l’obligation de cette soi-disant nouveauté. Si notre client ne trouve pas son bonheur dans le fait de soulever dix fois en une minute son pneu de tracteur ou encore de sauter le plus haut possible sur des caisses empilées, il lui restera encore les infinies variantes que sont la zumba (version exotique de la gymnastique des fragiles Suédois), le boxing-workout, le body pump ou encore le boxing-pump-body-fitness en musique ! Malgré cela, s’il reste encore un nigaud qui n’a pas fait son choix dans cette formidable et généreuse grande surface de la gesticulation, on s’empressera de composer quelques séries de mouvements en y apposant des appellations encore plus originales, finissant ainsi de convaincre les derniers mécréants que la religion du sport capitaliste est la seule et vraie voie à suivre.

Dans ce chaos narcissique, le sapeur-pompier, soucieux d’entretenir ses compétences physiques pour sauver la victime agitant les bras au septième étage ou encore pour montrer, sur les plages et ailleurs, qu’un sauveteur se doit d’être costaud, a aussi tendance à s’adapter au marché de la consommation physique et de ses extensions extensibles. Notre brave collègue, probablement chargé des sports, aime à faire équiper son centre de secours des dernières machines, afin qu’il puisse, lui aussi, sur son lieu de travail connaître les joies de l’entraînement individuel en collectif qu’il savoure habituellement dans son club de fitness. Chacun peut ainsi avoir l’occasion, pendant sa garde, de s’entraîner dans son coin : un peu de vélo elliptique qui mesure en même temps le pouls, la tension et le taux de glycémie ; un peu de développé-couché sur le dernier modèle de banc à charges guidées, le tout bien enfermé dans sa bulle, écouteurs dans les oreilles, au rythme du dernier morceau de Booba remixé dubstep. C’est ainsi que chacun essaye de se construire le corps que les galeries marchandes du fitness beauty nous font rêver d’avoir.

Il est tellement triste de constater que nos centres de secours se transforment en magasin d’articles de sport, toujours prêt à recevoir la dernière machine ultra-moderne ou encore le dernier accessoire indispensable que personne n’utilisera. Comble de l’ironie, certaines salles d’entraînement deviennent carrément trop étroites pour stocker tout ce foutoir inutile, le matériel devenu obsolète étant parfois remisé jusque dans les couloirs. Plus l’humain s’approprie du matériel de sport, plus il s’entraîne seul et plus il s’entraîne seul, plus il doit combler le vide social par de nouveaux accessoires.

 C’est ainsi que nos entreprises de sauveteurs d’hommes deviennent peu à peu les victimes de valeurs marchandes que sont l’individualisme, l’accumulation ou encore la consommation addictive. Une question décisive se pose alors : comment un groupe d´individus pourrait-il incarner un exemple de cohésion face à la société alors qu’il est touché lui-même par le vice profond de l’individu-roi ? Si le sapeur-pompier tombe lui aussi dans ce système de consommation, comment pourrait-il prendre de la hauteur dans sa fonction ? Les intervenants oseraient-ils aller au feu sans matériel et sans tactique ? Mais de quoi le rédacteur de cet article nous parle-t-il ?

La morale est à la sécurité ce que la tenue de feu est à l’attaque par l’intérieur et nous allons l’expliquer.

Il est indispensable pour le sauveteur de s’armer moralement pour ne pas tomber dans les pièges qui l’amèneront, tôt ou tard, à l’irréparable. Ne nous méprenons pas, la quasi-totalité des accidents dont sont victimes les populations et sur lesquels nous intervenons, sont dues à ces mêmes causes : l’individualisme et l’ignorance.

Si le sapeur-pompier survit dans des situations où les victimes périssent, ce n’est pas grâce à la quantité démesurée de matériel que celui-ci traîne sur les interventions, mais bien grâce à ses compétences morales et physiques ; si certains en avaient douté, il leur suffit d’analyser impartialement et en profondeur les derniers accidents du feu des dix dernières années : était-ce réellement de la malchance ?

L’activité physique et morale du pompier fait partie des causes principales de sa survie en situation d’urgence. Elle est d’autant plus importante qu’elle est directement reliée à notre éthique. Mais qu’y a-t-il donc de révolutionnaire dans ces belles idées ? Absolument rien ! Deux cents ans avant notre engouement pour le Crossfit et la zumba tropicale, l’ami Francisco Amorós avait vu juste en terminant la rédaction d’une encyclopédie de huit cents pages, expliquant comment le physique et la morale devait se mettre au service du faible et de l’opprimé.

La gymnastique et la morale, par tonton Amorós

Allons bon ! Le rédacteur va maintenant nous raconter que la bonne fente avant et la galipette arrière bien exécutée vont devenir la solution à tous nos problèmes… Francisco Amorós, le père de la gymnastique française et l’investigateur de la condition physique chez les sapeurs-pompiers de Paris, avait une vision différente et surtout bien plus profonde de ce que nous appelons actuellement la gymnastique.

H:\Eigene Dateien\D´Amorós „le bienveillant“, au CrossFit du capital\climbing3.png Ce colonel d’origine espagnole consacra une vie entière à la compréhension de ce qu’on appelait « l’économie animale », c’est-à-dire le fonctionnement physique et morale de l’homme.

Ce qu’il entendait par gymnastique, était l’entraînement physique et moral, tous deux parfaitement indissociables, et ce, restreint à l’utilité la plus absolue pour venir en aide à son prochain. En clair, pas de fioritures ! Fini le développé-incliné assisté à la machine, qui enregistre les performances narcissiques, justes bonnes à se sentir un peu mieux dans sa peau ; finis les vélos elliptiques débiles qui mesurent la tension, la température et accessoirement le taux de cholestérol que l’on utilise en solitaire, enfermé dans le monde merveilleux du lecteur mp3. Ici, avec Amorós, on s’entraîne par et pour le groupe ! « Être fort, pour être utile » ne peut être atteint que dans la chaleur de l’entraînement collectif.

Dès les premières pages de son ouvrage, Francisco met les choses au clair :

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[…] la gymnastique scénique ou funambulique, nous ne pouvons-nous en occuper, puisque notre méthode s’arrête où le funambulisme commence, et celui-ci commence où l’utilité d’un exercice cesse, où le noble but de la gymnastique, qui est de faire du bien, est sacrifié au frivole plaisir d’amuser et de faire des tours de force.

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Pas le temps d’enfiler des collants, on n’est pas là pour se produire en spectacle ! Les efforts investis dans la gesticulation acrobatique représentent, pour le colonel Amorós, une perte de concentration inutile envers l’objectif historique et profond de la véritable gymnastique. A ces yeux, cette discipline est à la fois éducation, approfondissement de soi et thérapie ; elle est vibration qui maintien la vie. Il n’y a donc pas de place pour l’action infondée.

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[…] je n’adopte aucun procédé qui ne soit utile au développement d’une faculté nécessaire […] je ne fais rien pour amuser les autres, et mon Gymnase ne sera jamais un spectacle…

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Et comme notre bon colonel s’exclame, en se paraphrasant lui-même : « nisi utile est quod facimus, stulta est gloria » ; si nos actions sont inutiles, la gloire en est vaine. Forcément, ici, on se situe à un niveau intellectuel autre que celui du tutoriel musculation de Tibo InShape sur Youtube ! C’est dans la profondeur de la réflexion que la gymnastique amorosienne prend tout son sens. L’activité physique devient alors le prolongement de l’âme, où chaque comportement corporel à  une origine, une signification et un but.

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Un maître expérimenté, un observateur profond de l’homme, peut découvrir le caractère moral de ses élèves, les progrès qu’ils font dans l’acquisition des facultés qu’on veut leur donner, à la manière qu’ils ont de marcher, aux attitudes qu’ils prennent, aux gestes qu’ils font, et on parvient même à connaître s’ils raisonnent bien ou mal, selon le parti qu’ils prennent quand ils rencontrent un obstacle.

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Le chargé des sports ou encore le responsable d’entraînement ne font donc pas seulement acte de présence ; ils ne sont pas seulement là pour aider à l’exécution du mouvement ou encore pour éviter que ses élèves se blessent. Ils deviennent les piliers sur lesquels s’appuient l’acquisition d’une certaine liberté à travers le mouvement utile.

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[…] si vous voulez allez plus loin en éducation, faites-les penser, réfléchir, comparer, choisir et se décider promptement, et vous verrez alors que leurs têtes grandissent en même temps que leurs épaules.

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Pour Francisco Amorós, la bonté d’un individu doit fonder ses agissements, Il est donc déterminant de comprendre, selon lui, que l’entraînement n’existe que pour préserver la vie, Et si l’élève n’a pas les prédispositions requises pour la discipline, c’est à l’instructeur de trouver la voie pour l’encourager à cultiver sa force.

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La force est le premier soutien de la vie […] Un corps fort et robuste peut loger plus commodément une âme grande et forte qu’un corps faible et valétudinaire […] Ne nous contentons donc pas de cultiver un seul genre de nos forces ; exerçons-les toutes, car il y en a de plusieurs espèces, et nous trouverons dans la vie quelques circonstances pour les appliquer opportunément.

Tout en exerçant et en développant ces forces, ils acquerront d’autres moyens qui leur seront utiles, car ils apprendront à supporter la douleur et à la vaincre, ils augmenteront la résistance à la fatigue; et je tâcherai de ne pas abuser de leurs forces, de ne pas les énerver, en changeant la manière de les appliquer […] je tiendrai compte de tout; je cultiverai, j’encouragerai les dispositions heureuses, je ferai disparaître la faiblesse des autres; et si je trouve des quantités négatives, je les ferai remplacer par des forces positives.

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Le colonel Amorós va donc utiliser toutes les médiations pour cultiver la bonté et la force chez ses apprenants. Chaque particularité de l’entraînement est donc pensée, ajustée et remodelée à souhait, en fonction des besoins de ceux qui reçoivent son enseignement.

Le chant est automatiquement intégré à l’activité physique ; il a pour fonctions d’augmenter le volume d’air des poumons, d’améliorer l’endurance ainsi que la portée de la voix et de forger l’âme dans la bienveillance que fournissent les paroles des chants composés.

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Ce qui nous est transmis par le chant imprime en notre âme un caractère presque ineffaçable qu’il est utile de donner aux choses dont on veut maintenir la connaissance et prolonger le souvenir.

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Amorós ira même jusqu’à préconiser des chocs sur la cage thoracique pour augmenter les effets bénéfiques du chant.

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C:\Users\benfeghouc\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\reims.jpgLes percussions exercées sur la poitrine avec les poings durant les exercices des membres supérieurs, en communiquant un ébranlement rapide, une sorte de commotion au poumon, favorisent encore et rendent plus puissante l’action simultanée de la voix et du mouvement. Car il s’établit une espèce de lutte entre la dilatation des poumons, ou la puissance centrifuge, et la contraction de la poitrine par les coups qu’elle reçoit au moyen de la puissance centripète. Il résulte de ces percussions, que les muscles thoraciques sont fortifiés, que les parois de la poitrine deviennent plus solides, plus résistantes, que les organes respiratoires s’accoutument à supporter sans inconvénient des chocs multipliés que, chez les militaires surtout, ils sont exposés à recevoir.

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Il est tout de même intéressant d’évoquer le fait que l’utilisation du chant durant l’effort physique sera reprise en 1978 par les régisseurs de la gymnastique suédoise.

Nous remarquons donc qu’à cette époque (XVIIIème et XIXème siècle), l’activité physique n’avait que peu en commun avec le sport que nous pratiquons aujourd’hui. Le fait d’entraîner son corps avait pour but premier d’entraîner l’âme à être bonne. Le sport d’antan, comme l’entendait Francisco, n’avait de sens que dans la préservation du groupe et donc de la vie humaine ! Il exploite et décuple les forces de l’homme pour en faire un sauveur d’homme.

C’est d’ailleurs à l’apparition de la gymnastique en Allemagne, que prônait le Dr Jahn (der Turnvater), que le peuple prit conscience de l’importance de l’entraînement pour le sapeur-pompier. À travers l’exercice physique et la manœuvre régulière, les intervenants montrèrent une amélioration générale radicale des conditions d’intervention.

En 1846, le chef d’unité d’incendie de Durlach, Christian Hengst, décida de soumettre ses hommes à un entraînement intensif. Le personnel, constitué en majorité de gymnastes, ne cessa de répéter les actions utilisées régulièrement sur les lieux des interventions. À travers l’exercice, ils se rendirent compte qu’une action efficace ne nécessitait pas forcément beaucoup de moyens, mais une organisation précise des enchaînements de conduites à tenir, le tout soutenu par les forces physiques et morales des intervenants. Jusqu’alors, les incendies déclenchaient l’afflux massif de moyens humains sur les lieux du sinistre, pouvant s’élever jusqu’à deux cents intervenants, dans des délais dépassant parfois une heure et demi ; le contrôle des incendies pouvait, dans les cas les plus terribles, s’étaler sur plusieurs jours.

En 1847, le théâtre de Karlsruhe, alors ville voisine de Durlach, prit feu et l’unité d’incendie de Durlach fut détachée sur les lieux. Le sinistre fut contrôlé en moins de 4 heures, au moyen d’une quarantaine d’individus. L’action des hommes de Christian Hengst fut couverte d’un succès retentissant dans toute l’Allemagne ! Toute la presse diffusa leurs exploits et c’est un an plus tard que l’appellation « Feuerwehr » (corps de sapeur-pompiers), encore usité aujourd’hui, fut trouvée. C’est ainsi, au moment même où les intervenants et le peuple prirent conscience de l’importance de l’entraînement, que les unités d’incendie adoptèrent ce nom de « Feuerwehr », traduit littéralement par « lutte » ou « défense » contre le « feu ».

Bien avant le réveil sportif allemand, le colonel Amorós débouchait sur les conclusions suivantes :

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Tout récemment, le 5 mars 1828, un ouvrier ayant été enterré dans un puits qu’il faisait à Caen, à la suite d’un éboulement de terre, il ne put être sauvé, malgré tous les efforts que l’on fit pour le déterrer. Qui sait si un degré d’énergie de plus dans les travaux, et de résistance à la fatigue, n’aurait pas pu le sauver ? Qui sait si cette ardeur pour le bien, qui demande, comme toute autre chose à être cultivée, n’aurait pu multiplier les coups de pioche ou de pelle pour conserver cet homme à la société et à sa famille ?

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Chaque seconde gagnée compte ! Quelques entraînements supplémentaires peuvent faire en sorte que la victime soit sortie du sinistre à temps, ou pas. Cette notion se serait-elle éteinte au fil des décennies ? Quelles en seraient alors les causes ?

Alors j’entends déjà les professionnels de la gestion de l’effort nous dire que même en s’entraînant beaucoup, on n’est pas à l’abri d’un accident malencontreux. Ce sont les mêmes individus qui fument deux paquets de cigarettes par jours en justifiant que même s’ils arrêtaient de fumer, un camion pourrait très bien les renverser, demain, en traversant la rue. La question essentielle serait dans ce cas-là la suivante : quel type de société pouvons-nous construire avec ce type de raisonnement ? Doit-on leur prêter une quelconque attention ? Pourquoi pas… Ne décalons plus alors, de toute manière, il est possible que nous arrivions trop tard pour sauver les victimes et puis le feu s’éteint tout seul tôt ou tard !

À toutes ces jérémiades opportunistes lâchées par ces courageux fainéants, l’ami Francisco répond de la sorte :

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L’homme qui ne sait pas faire le bien pour le plaisir, pour le bonheur que l’on éprouve à le faire, est un être dégradé, corrompu, indigne de l’estime de ses semblables.

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Aussi, notre bon colonel est très clair et n’admet aucune exception dans ses propos :

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On a prétendu que les officiers peuvent être dispensés de suivre dans toute leur sévérité les exercices de la gymnastique élémentaire. […] De telles assertions sont tellement bizarres, que l’on s’étonne d’être obligé de les combattre. Et d’ailleurs, en supposant que deux degrés d’instruction gymnastique fussent possibles, on devrait encore réserver la méthode la plus sévère et la plus laborieuse pour les officiers ; car, destinés à donner l’exemple à l’armée, à guider les soldats, ils ont manifestement besoin de posséder au moins les qualités que l’on exige dans ceux-ci.

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Devant le sinistre, l’homme n’a pas de privilège, mais juste une seule et même fonction ; cette dernière demande le courage et les compétences nécessaires pour la remplir. Les intervenants, tous grades confondus, ne forment plus que le bras de la justice qui sauve l’opprimé des méfaits de la société humaine malfaisante.

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C’était ainsi que pensait le fameux maréchal Fabert. Il croyait qu’à la guerre il n’y avait aucune fonction avilissante. Quelques officiers du régiment des gardes-françaises trouvèrent mauvais que ce grand capitaine, au siège de Bapaume, s’occupât indifféremment des sapes, des mines, de l’artillerie, des machines, des ponts, et des autres travaux les plus pénibles ; ils chargèrent même un de ses amis de lui représenter qu’il avilissait sa dignité de capitaine aux gardes et d’officier général.

« Je suis très obligé à mes camarades du soin qu’ils prennent de mon honneur, répondit Fabert. Je voudrais cependant leur demander si le bien que m’a fait le Roi est une raison de diminuer le zèle que j’ai toujours eu pour son service. C’est la conduite que l’on me reproche qui m’a élevée aux grades dont je suis honoré. Je servirai toujours de même quand ce ne serait que par reconnaissance. Mais j’ose me flatter que ces travaux, que l’on trouve humiliants, me conduiront aux honneurs militaires les plus élevés. Tout bien considéré, le conseil de ces messieurs n’est bon que pour ceux qui veulent vieillir dans le régiment des gardes. »

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Les historiens de la connaissance partielle, encore une fois, diront que toutes ces idées humanistes n’étaient faites que pour motiver les soldat en les préparant à la guerre. Pour déclarer de telles choses, il fût été alors judicieux d’être attentif aux réflexions profondes d’Amorós.

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L’homme réellement vertueux, selon les principes de mon système d’éducation, sera celui qui, à l’amour du prochain, au désir de faire le bien, réunira le plus de moyens possibles de mettre en pratique ces vertus.

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Et c’est dans nombre de ses déclarations que le colonel tente par tous les moyens d’inspirer, dans le substrat de son enseignement, la détestation de la violence :

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[…] j’ai proposé comme un moyen de se retirer honorablement de la position fâcheuse où ceux qui insultent […] je lui réponds :

« Par la seule raison que vous m’imposer un ordre, que vous voulez m’obliger à faire un acte de votre volonté, que je dois m’y opposer. De quel droit prétendez-vous m’avilir au point de satisfaire à vos désirs, ou obéir à vos préceptes ? … Vous êtes un fou dont les exigences ne méritent point que je les écoute, ou bien vous êtes un homme indigne (s’il l’a été en effet), parce que vous avez fait telle ou telle bassesse ou infamie contre moi. Je ne puis croiser mes armes avec un être pareil, que je méprise de toute la force de mon âme…

Mais comme je connais les dispositions de la vôtre, comme je sais que celui qui a attaqué mon honneur en traître peut aussi attenter à mes jours en assassin, je suis prévenu que je puis vous trouver à chaque instant sur mes traces, et je serai toujours prêt à repousser la force par la force, et la violence par le droit naturel de me défendre.

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Ou encore un désaccord profond envers la guerre :

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O guerre ! O funeste métier des hommes ! Quand disparaîtras-tu pour toujours de la société humaine ! …. Ce mouvement de mon âme sort du philanthrope : mais le guerrier ne rougit pas de l’exprimer. En campagne, j’ai rempli mes tristes devoirs. Ici j’écris sur les actes de bienfaisance, et je me plais plus à les retracer.

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Ce type d’état d’esprit lui a d’ailleurs valu un nombre conséquent de conflits avec son employeur : le ministère des armées. Il refusa à plusieurs reprises la bêtise de l’organisation militaire et de ses concepts ; il fut alors, de toutes parts, faussement blâmé et expulsé des locaux qu’il occupait. Cependant, même ses plus fourbes détracteurs (particulièrement Napoléon Laisné) admirent la faute grave qu’ils avaient commise en lui fermant les portes de l’enseignement dans l’armée. Ils revinrent d’ailleurs sur leur décision disciplinaire en continuant à envoyer des élèves à Francisco Amorós.

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De Napoléon Laisné :

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M. Amorós sut toujours réprimer avec la plus grande énergie les exercices excentriques et dangereux. Ce gymnase était donc en pleine prospérité, lorsque l’administration de la guerre, fatiguée des exigences trop souvent renouvelées de M. Amorós, prit subitement le parti de faire disparaître cet établissement […] pas un seul exercice n’était exécuté du côté droit sans qu’il fût répété du côté gauche… […] on ne tarda pas à se convaincre que la suppression de ce gymnase laissait un vide considérable dans cet enseignement […]

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Car même dans la plus grande confusion morale, propre au milieu militaire, les résultats positifs de l’éducation morale et physique du colonel Amorós résonnaient et retentissaient au plus profond des cœurs.

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[…] les dix sapeurs-pompiers, envoyés au cours de M. Amorós, « ont acquis une agilité et une adresse surprenantes » […]

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On peut donc interpréter sans peur que le colonel Francisco Amorós était un soldat résistant à sa fonction professionnelle au profit de sa fonction humaine.

Réhabiliter l’éducation physique et morale

C:\Users\benfeghouc\AppData\Local\Microsoft\Windows\INetCache\Content.Word\young-smartphone-users.jpg Que nous est-il donc arrivé ? Comment avons-nous pu délaisser ou encore ignorer les valeurs que nous proposait Amorós pour nous adonner au sport individualiste, sans chaleur, sans vibration et sans saveur ?

Tout le monde ressent dans son entourage que le monde tourne mal. Chacun peut, sans pour autant l’expliquer, palper cette ambiance d’incompréhension et de déchéance humaine. La situation est d’ailleurs tellement flagrante, qu’il est impossible de la lier au fait que l’homme soit un adepte du « c’était mieux avant ».

C’est pour cela qu’il est aujourd’hui impossible de comprendre la crise actuelle sans ouvrir son champ de connaissances à la sociologie, l’anthropologie, l’histoire des guerres ou encore à la géopolitique. Pour résumer de manière extrêmement courte, les femmes et les hommes ont délaissé leur être pour se faire objet dans le marché de l’échange : marchandises, politique, religions, guerres, territoires, propriétés, etc… Toutes ces créations destructives ont régi depuis trop longtemps nos vies et les ont amenées à la prostration et à l’acceptation du fait que vivre autrement n’est pas possible.

Tout cela parce que nous ne voulons pas comprendre que les lois marchandes absorbent tout ce qu’il y de bon en l’humain pour le retourner contre lui.

La gymnastique amorosienne a été dépecée de son sens réel par le capital pour être abolie, puis réifiée avec les modalités nécessaires à la bonne consommation du produit. C’est ainsi qu’au fil des années, de plus en plus d’appareils modernes, confinés à l’assistance, remplissent les salles d’entraînement, où les moutons assoiffés de muscles normés s’empressent de faire la queue aux meilleurs machines qui leur permettront bientôt de devenir « énorme et sec ».

Cette grande aventure du muscle vide de sens, s’arrête pour beaucoup dans un cabinet de kinésithérapie ou encore d’ostéopathie, avec des problèmes graves, comme des dissociations, des défauts de coordination ou encore un délaissement total de certains groupes musculaires. Bien sûr, les autres sportifs, aux pratiques radicalement orientées, comme ces coureurs de fond névrosés aux vertèbres compressées ou encore ces cyclistes de l’extrême au dos tordus et aux scrotums aplatis ne font pas exception à la règle !

Toute activité physique extrême et pratiquée de manière unilatérale est forcément une pratique dénuée de morale, amenant, dans un nombre de cas conséquent, à la blessure irréversible.

L’humain, fin observateur dans les moments les plus sombres, pourra noter que le corps est un tout et que si la vie nous a formé de manière si complète et si harmonieuse, ce n’est probablement pas pour en spécialiser son utilisation.

Cette prise de conscience, étant une menace sérieuse pour le système de consommation sportif, fit réagir dans le milieu des affaires. Le consumérisme moderne, absorbant le bon pour le transformer en produit, saisit l’opportunité pour réifier la gymnastique qu’il avait abolie plusieurs siècles auparavant. Cette dernière ayant été vidée de sa substance éthique, puis oubliée, il fut relativement aisé pour le capitalisme marchand de la remettre au goût du jour. En effet, la morale du collectif de la gymnastique amorosienne, d’abord puissante antagoniste du principe de la marchandisation put ainsi ressurgir, fragmentée en entités individuelles, prête à la consommation. Le capital a ses propres besoins, à commencer par la nécessité de pouvoir disposer d’individus atomisés, séparés de l’action subversive du groupe pour les affaiblir, les soumettre à l’achat et ainsi combler le manque social.

C’est pour cela que Francisco Amorós, mit au point une méthode basée sur la nature sociale de l’homme. Une grande partie des entraînements, même parmi les plus complexes, ne demandant que peu de moyens et un certain nombre d’agrès pouvait être fabriquée par le groupe ! Comment ça ? Un sport qui ne fait pas consommer et qui développe les liens sociaux ?

C’est alors que les sciences de la consommation infinie sortent leur shaker magique et nous concoctent un délicieux cocktail de nouveaux produits prêts à l’achat : l’entraînement croisé ou le Crossfit, mélanges de différentes activités physiques et sportives préexistantes. On prend de multiples activités narcissiques pour n’en faire qu’une seule et même dominante. Produit forcément américain, donc obligatoirement cool, le Crossfit est tout naturellement hyper médiatisé par Reebok, à grand coup de vidéos en slow-motion, tout ça sur fond musical épique signé « Two Step From Hell » : là, on est bien ! Toi aussi deviens le meilleur crossfiteur avec la tenue et le matériel approprié. Dans le cas contraire, paye ton abonnement mensuel à quatre-vingt euros.

C’est dans ce méli-mélo consumériste organisé que le matériel s’entasse dans les salles de sports de nos centres de secours. La grande majorité de nos fournitures sportives est basée sur la performance individuelle. Sinon, il y a le foot et ses séances de joies anarchiques, où chacun essaye de briller plus que l’autre ; tout le monde joue « pour le plaisir », mais d’abord pour son plaisir personnel.

Les corps constitués de terrain, au contact de la population, comme les sapeurs-pompiers, ont une absolue nécessité de favoriser une condition physique utile ; elle est le moyen primordial qui mène à la réelle possibilité de protéger. C’est pourquoi il est important et même urgent pour les responsables des programmes d’entraînement, de retourner aux sources en faisant radicalement référence à l´intervention.

De quelle manière pourrait-on donner une définition pratique des unités d’incendie ? C’est un groupe d’individus entraînés à surmonter la réalité des dangers par lesquels d’autres individus sont menacés. Lorsqu’ils sont appelés, ils deviennent alors l’ultime recours, aucune unité plus compétente ne viendra prendre le relais en cas d’échec ! Pour remplir cette dernière au plus proche de la perfection, les sapeurs-pompiers doivent maîtriser la tactique, la technique et être pourvu d’une force morale bienveillante. La condition physique est alors une composante élémentaire, donc indissociable de ces trois piliers.

Ceci étant clair, il serait donc cohérent de repenser notre manière de nous entraîner physiquement. En dehors de la manœuvre, la condition physique doit s’adapter aux besoins, non pas des intervenants, mais des victimes et s’y cantonner ! Les entraînements des sapeurs-pompiers doivent être pensés au regard de nos trois piliers : chaque activité sportive doit être organisée et mise en place dans le but d’entretenir et d’améliorer les valeurs composant la tactique, la technique et la morale. La communication, l’endurance, la réactivité, la cohésion, la mesure, la dextérité, la bienveillance ou encore la sécurité sont aussi des notions à approfondir.

Les séances d’entraînement physique doivent être ludiques :

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[…] il faut amuser les élèves et leur rendre agréables les études, si on veut qu’ils apprennent… Ma méthode ne pouvait donc méconnaître ces principes : elle les suit, elle les pratique, et je déclare que j’ai adopté un nombre d’exercices par la raison qu’ils amusent les jeunes gens aussi bien que les hommes, en même temps qu’ils produisent un résultat positif et avantageux […]

[…] on peut tirer un grand parti de tous les jeux de l’enfance, de toutes les récréations qu’on lui donne, si on veut y penser.

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Inventives aussi :

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[…] le but principal de la gymnastique est de faire du bien, en donnant des secours à tous ceux qui peuvent en avoir besoin. Les blessés, ceux qui se noient, ceux qui sont exposés aux dangers d’un incendie, et à tant d’autres si fréquents dans la vie, peuvent avoir besoin de votre assistance, et vous devez être disposés à la donner avec adresse et opportunité.

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Tout cela signifie-t-il que nous devons détester les différentes activités sportives nous étant proposées actuellement, comme le Crossfit, le football, la course à pied ou encore la musculation ? Le lecteur attentif et intelligent aura ici bien compris qu’il ne s’agit pas de renier notre évolution, mais de comprendre et d’accepter que l’on s’est trompé quant à la voie à emprunter.

Les unités d’incendie connaissent actuellement une crise morale, il suffit de lire nos contemporains et surtout d’aller aux nouvelles dans divers départements et régions, que ce soit en France, en Allemagne ou ailleurs. Cette crise humaine au sein de nos centres de secours, est tout ce qu’il y a de plus normal ; elle n’est que la conséquence de l’évolution de l’homme au milieu du fétichisme de la marchandise ! Le sapeur-pompier étant un humain avant tout, il est alors logique que celui-ci soit touché par l’ambiance de son environnement, il subit au même titre que la population, les douleurs que l’oligarchie capitaliste lui inflige.

C’est dans un monde en souffrance que les corps de sapeurs-pompiers doivent saisir cette chance. Cette chance d’être les premiers à réellement montrer l’exemple. Les services d’incendies et de secours doivent sortir du sommeil profond dans lequel la politique les a plongés. Les intervenants des corps constitués de terrain doivent absolument saisir cette occasion d’initier une contre-société, en chassant de nos habitudes cette inclinaison à la possession : cette mentalité qui nous pousse constamment à consommer et à nous isoler dans le matérialisme.

Des propositions concrètes

Observons de nouveau les tâches que nous accomplissons, analysons-les et trouvons le moyen de reconstituer l’effort physique et moral requis.

Prenons comme exemple le dégagement d’urgence d’une victime retrouvée inconsciente dans les fumées : il faudra soulever la personne et la tracter jusqu’à la sortie la plus proche, tout cela probablement dans un environnement chaud, avec le poids du matériel transporté (ARI, tuyaux, etc.) … Les efforts principaux utilisés sont la flexion des membres inférieurs, la marche à reculons et la traction des membres supérieurs. Il est donc alors relativement simple de transposer ces trois efforts spécifiques : le soulevé de terre, la traction de pneus posés sur le sol, ou encore la marche à reculons sur parcours accidentés, seront très certainement des pistes à explorer. Le poids du matériel peut être simulé par des gilets lestés, l’accoutumance à la chaleur par le sauna. Impossible d’organiser des séances de sauna dans nos centres de secours ? Demandez donc aux pompiers finlandais !

Tout dépend de la volonté, de l’imagination et de l’engagement que nous avons pour organiser les entraînements de demain. Et le foot alors ? Bien évidemment, cette discipline, comme beaucoup d’autres sports d’équipe, peut être repensée pour développer les qualités tactiques d’un groupe. C’est en réorganisant les règles et en les remodelant que les parties de football peuvent se transformer en véritables séances de communication : par exemple, en interdisant l’usage de la parole ou les tirs au but derrière la ligne des cinq mètres, on obtient des résultats intéressants et surtout inattendus. Bien évidemment, il ne s’agit pas là de se décourager dès le premier essai si « ça marche pas », il faut essayer plusieurs fois, combiner les résultats, rechanger les règles, etc…

Les deux exemples précédents démontrent très clairement que la marche à suivre est simple et relativement bon marché. L’important est que l’activité physique du sapeur-pompier prenne en compte son corps et son esprit. Le sauveteur est un humain, qui lui-même est un tout !

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Cette réunion du physique et du moral de nos actions est naturelle, simple et nécessaire ; j’ai donc bien fait de ne pas les séparer, de prendre l’homme tel qu’il est, et de le conduire par la route des bons sentiments et des bonnes actions à l’accomplissement de ses devoirs.

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L’entraînement du sauveteur doit donc prendre en compte la nature humaine dans son ensemble et donc être complet, car durant les instants critiques auxquels il sera confronté en intervention, il devra alors pouvoir compter sur un maximum de capacités pour agir en équipe.

 La fin du monde capitaliste n’a jamais été aussi proche, les crises financières à répétition, les guerres et les attentats, la perte quasi-totale des valeurs humaines ou encore l’individualisme omniprésent en sont les preuves irréfutables et perceptibles par tous ! Celui qui est aujourd’hui convaincu du contraire vit malheureusement trop profondément dans la prison virtuelle de la marchandise.

C’est dans ce chaos généralisé que les services d’incendie et de secours, ainsi que tous les autres corps constitués ayant pour fonction première de protéger le peuple, ont tout à gagner en ré-éduquant leur condition physique par la morale et en érigeant une contre-société par l’entraînement éthique.

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Rédaction : Christophe Benfeghoul

Excellente correction : Denis Clouet




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