Le culte du pompier courageux – Origines du mythe

Le culte du pompier courageux – Origines du mythe

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« Ah ! Bin, en tout cas… Heureusement qu’on a des gens courageux, comme vous les pompiers. » Qui d’entre nous n’a jamais entendu ces belles paroles ; que ce soit autour d’une table, en famille, entre amis ou encore sur intervention ? Tous glorifient notre fonction. C’est d’ailleurs, dans les statistiques (1), « le métier préféré des habitants du monde entier » : c’est nous !

Alors forcément, ça fait du bien aux oreilles. Ça rassure de savoir qu’en tant que pompier, on bénéficie d’office des plus grands honneurs. Car à peine arrivés à l’instruction, on nous le répète que trop régulièrement : « à partir de maintenant, vous allez devenir des sauveurs d’hommes ! Alors comportez-vous comme tel ».

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Du jour au lendemain, ça vous tombe dessus. Vous n’étiez rien, et vous voilà devenus plus qu’utiles. La casquette du sauveteur dévoué et courageux, c’est comme avoir tiré le bon numéro à la loterie (2). Et du coup, aux yeux du pékin moyen, vous êtes forcément quelqu’un de fondamentalement bon.

Le pompier, un héros model ?

Pourtant, il ne faut guère que quelques mois au nouvel arrivant pour comprendre que notre communauté comporte au moins, le même taux de névrose que chez le reste de la population : dépressions, bizutages extrêmes, suicides, viols, bagarres, trahisons, maltraitances de victimes, non observation des procédures, mutineries, meurtres, je-m’en-foutisme, témérité irresponsable, abus de pouvoir, vols, alcoolisme, et drogue (3)… Tout cela existe aussi chez nous. Aussi, dans quelle mesure serions-nous encore à la hauteur de notre réputation officielle ?

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Après tout, si tout le monde nous glorifie à ce point, c’est que nous avons bien gagné ce mérite qui nous propulse automatiquement au statut d’hommes extraordinaires, de surhommes, voire de héros. Et qui dit rang honorifique, dit fierté. Cette même fierté héritée de nos anciens, et qui a plutôt tendance à nous façonner un comportement différent du simple mortel. Un rang au-dessus (car reconnu comme tel) et le sauveteur qui n’est plus vraiment critiquable en deviendrait même presque invincible (4).

L’autocritique face au courage héroïque

Ce n’est qu’après certains accidents où il était difficile de nier la défaillance morale de l’intervenant, que l’on a enfin osé avouer du bout des lèvres, que l’erreur se trouvait bel et bien à la racine de notre éthique.

Cependant, quand bien même une flagrante faute nous incomberait, nous finirions toujours par nous trouver des excuses : Matériel, conditions de travail, météo ou encore malchance. Tout est bon pour faire office de bouc émissaire ; comme si l’accident était inscrit dans le destin du sapeur-pompier.

Mais pourquoi diable, les héros de la nation n’arrivent-ils pas à trouver la source du problème ? Comment se fait-il que le sapeur-pompier répète sans cesse, les mêmes erreurs sur intervention ? Pourquoi les intervenants ne cessent de décéder dans les mêmes situations, alors que celles-ci ont été identifiées depuis longtemps ? Y aurait-il chez le sauveur d’hommes, une difficulté à se remettre en question ?

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Le problème réside peut-être dans le fait, que tout véritable remous touchant de près ou de loin à la mission du soldat du feu, conduirait tout droit à l’origine des symptômes : la formation morale. Et sachant que la base de l’organisation des compétences du sauveteur étant l’instruction, on s’imagine alors facilement les conséquences qu’aurait une remise en question radicale de celle-ci.

S’il y a bel et bien dysfonctionnement dans l’instruction, cela signifierait tout simplement que la base du système est inefficace et que, par extension, les compétences de nos organisateurs (nos chers officiers) ne conviennent pas, non plus. Alors forcément, on se concentre sur des problèmes périphériques ; et c’est encore la meilleure manière pour préserver son petit poste.

Des héros en retard…

En 2003, papa Sarkozy décida que s’en était trop ! En effet, dix collègues qui restent au tapis en l’espace de quelques mois (5), et cela fait tâche dans une société moderne comme la nôtre… L’ancien ministre de l’intérieur demanda donc aux responsables du « système pompier » de se remettre en question, et de repérer les dysfonctionnements de notre organisation sur intervention.

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Comment ça, l’organisation n’était pas bonne ?! Apparemment, non.

Le rapport Pourny évoquait entre autres, des retards dans tous les domaines, et en premier lieu dans la « culture de sécurité ». Et bien entendu, on demanda à ceux qui ont participé activement au retard du système, de travailler honnêtement à l’avancement de celui-ci !

Logique, N’est-ce pas ?…Tout comme demander à un assassin, d’organiser son propre jugement.

Dix ans plus tard, nous avons enfin la joie de lire le rapport du rapport (6) ! L’évaluation du rapport Pourny vantant les bienfaits des 220 propositions d’amélioration de nos chers officiers. Surprenant, non ? Bon, il y a toujours des intervenants qui se blessent et qui meurent en allant au feu sans lance et sans ordre ; mais à part ça, tout va pour le mieux !

Qui est le sauveteur ?

Le sauveur d’hommes aurait donc quelques difficultés à se remettre en question. Pourtant l’autocritique est l’outil principal et indispensable pour préserver la vie : la qualité du secours n’a de sens que dans sa remise en question.

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D’où vient alors cette incapacité à reconnaître ses faiblesses ?

Encore faut-il avoir des défauts pour pouvoir les reconnaitre ! Et tout le monde sait que comparé au commun des mortels, un héros n’en a pas.

Toutefois, son intervention comme professionnel ou bénévole, demeure sacro-sainte en soi, car il n’est là que pour aider. Demander aux sapeurs-pompiers de se remettre en question, c’est déjà insinuer qu’ils n’ont pas accompli leur mission correctement…

Blasphème !

Pour mieux comprendre les motivations des héros courageux, dévoués, invincibles et surtout incritiquables, LePenserPompier.fr a souhaité, une fois de plus, pousser les recherches à la source.

Origines historiques

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Afin d’éviter toute gesticulation intellectuelle inutile, il était important de s’adresser à une personne connaissant les faits historiques de l’évolution de la culture du dévouement courageux. « La Figure du Sauveteur » (7), est un ouvrage extrêmement précis traitant entre autres, du sujet de la naissance du culte du courage et du dévouement, entre 1780 et 1914.

Frédéric Caille, auteur de l’ouvrage, nous y expose des faits résultant de plusieurs années de recherche, de dépoussiérage d’archives, d’investigations historiques et de comptes rendus.

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Mais pourquoi se cantonner seulement aux périodes des 18ème, 19ème, et 20ème siècles ? Le courage a pourtant existé dès les origines de la civilisation (8). Certes, l’Andreia (en grec ancien ἀνδρεία), définissant à la fois courage et virilité, était déjà présente en tant que valeur guerrière. Cependant, le dévouement combiné au courage, est apparu au moment où le capital se métamorphosa et entraîna une explosion de l’industrialisation. Laquelle, engendrera une terrible insécurité pour celui qui fût le moteur de la production capitaliste : l’ouvrier.

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On remarqua alors que les baisses de rendement étaient en grande partie dues à un problème de gestion de la force de travail : accidents massifs, décès constants sur la voie publique et grèves dans les usines. La situation nécessitait alors une incitation à la discipline et à l’acceptation de la souffrance ; ce à quoi les acteurs du mouvement des lumières, s’acharneront à installer à grand coups de propagandes ouvrières et de formatages éducatifs.

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Et très vite l’on comprend que la stabilité monétaire d’un pays, dépend surtout et avant tout de la capacité du prolétariat à courber l’échine face aux besoins des producteurs et des financiers. Cette soumission ne devait pas se faire par la violence, mais par la volonté même de l’ouvrier… Celui-ci devait s’autodiscipliner ! Se convaincre que son bonheur est directement dépendant de l’avenir de la patrie.

Un néo-besoin tout fraîchement créé chez le travailleur de l’époque, et qu’il a fallu implanter dans les consciences via des valeurs telles que la patrie, l’honneur, le courage, le dévouement, la guerre, la sécurité intérieure, etc. Et cet arsenal allait contribuer à l’éclosion de la dite morale, et qui ne pouvait bien évidemment s’ancrer, que par l’exemple répété et constant.

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Frédéric Caille note qu’un nombre considérable d’entités politiques, médiatique et associatives, travaillait ardument à la diffusion d’une morale par l’exemple : titres de vertus, sommes d’argent, médailles et publications honorifiques ; car tout était bon pour encourager l’ascension d’une idéologie visant la protection du territoire marchand. On vit alors des appareils étatiques, comme l’Académie française ou encore des grands médias de l’époque, diffuser une propagande moralisatrice, poussant toujours plus le citoyen à se sacrifier pour l’industrie.

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De riches producteurs, financiers ou autres hommes d’affaires, deviennent alors de généreux philanthropes, récompensant Braves et Dévoués (au travail). Comme si la richesse matérielle pouvait amener à l’humanisme !…

Andrew Carnegie, celui-là même qui faisait tirer sur ses employés lors des grèves, créa le Hero Fund (9) ; une organisation philanthropique visant à récompenser les meilleurs travailleurs et à indemniser les familles d’ouvriers morts dans les mines.

C’est ainsi que durant le 19ème siècle, de nombreux personnages aspirants au pouvoir et souvent très riches, investirent dans l’héroïsme d’état, afin de réduire les pertes humaines et matérielles nécessaires à l’industrie, et de facto augmenter le rendement, et surtout étendre le territoire marchand.
Le citoyen a été donc à travers la propagande du courage et du dévouement, formaté en tant que bon petit soldat de l’industrie ; qu’il fut au front, dans l’usine ou encore dans les rues, le bon citoyen avait à livrer une guerre sans fin, dans l’unique but de permettre à une élite capitaliste de faire plus du profit et de continuer à jouir de la vie.

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Force est donc de constater, que tout comme l’abolition de l’esclavage fut un investissement pour l’industrie naissante (10), l’image du sauveteur héroïque sera elle aussi un placement à long terme, et de la plus sournoisement de manières, qui plus est.
Point de réagencement des conditions de production sans une volonté majeure de réaliser du profit.

Comme l’esclave, le citoyen se sacrifiera pour le profit, mais volontairement cette fois-ci. Les valeurs humanistes étaient essentiellement, le pain quotidien des naïfs qui voulaient bien y croire.

De l’esclavage à la citoyenneté, il n’y a en fin de compte que la morale. Le travailleur ne portait plus de chaines au pied, mais se les fabriquait désormais lui-même, dans sa propre conscience. Le citoyen n’était plus rien d’autre qu’un esclave moralisé et autodiscipliné à rester dans l’enclos de la production marchande. Et pour éviter que la souffrance ne réveille la conscience humaine profonde, on l’anesthésia à grand coup de propagande héroïque !

Le sauveteur courageux est donc un produit de ce grand mouvement industriel, aidé en cela par l’idéologie des Lumières. Utilisé comme « soldat du bien », aussi bien au front que dans la vie de tous les jours, cet esclave moderne, courageux et dévoué à souhait, participe à la marche en avant forcée du capital.

Qu’il soit pompier, gardien de la paix ou encore soldat, le héros du quotidien est entretenu au moyen de récompenses, de médailles et autres signes de reconnaissance. Et c’est dans ce mouvement que s’est institutionnalisé le sauvetage comme logistique de guerre, notamment à travers la création de la Croix-Rouge.

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Le mythe du courage

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En analysant l’histoire de la lutte contre l’incendie, et surtout celle de son évolution dans son environnement géopolitique, on est saisi de bien des choses. Tout d’abord, le courage se manifeste principalement de deux manières fondamentalement opposées : raisonnable ou spectaculaire.
Le courage raisonnable est un dépassement des émotions induit par la raison, entraînant une action visant à protéger une valeur physique ou morale estimée importante par l’acteur. Cette forme de courage est intrinsèque à l’être humain et est indépendante du regard extérieur.

 

« Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. »

 

(Jean Jaurès)

 

N’a-t-on pas chez une femme qui donne la vie, le plus beaux des exemples ? Pour elle, l’enfantement est souvent source d’un grand nombre de souffrances, tant sur le plan physiologique, psychologique et parfois même la survenue de déformations corporelles irréversibles, voire causer sa mort (11). Mettre au monde un enfant demeure indissociable de ce courage génétiquement intrinsèque qu’elle a toujours possédé et qui l’amène à souffrir utilement pour la survie de l’espèce !

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Et Il en est de même pour un père mettant sa vie en péril pour sauver sa famille, ou encore une personne prenant des risques pour aider son meilleur ami.
Cette vertu est probablement intégrée à l’être et est plus ou moins marquée en fonction de chacun, car nécessaire à la vie et à la survie de l’espèce.

Bien évidemment, ce courage peut varier d’intensité en fonction des communautés et, ou des cultures. Cependant, il n’est pas initié ou motivé par le regard extérieur, mais par la raison naturelle humaine. L’action courageuse issue de la raison n’a pas besoin d’être récompensée pour subsister : elle existe par essence.

Le courage du spectacle

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Celui-ci est la deuxième forme majeure de manifestation. Le courage spectaculaire est un dépassement des émotions initié par le regard extérieur, qui n’existe qu’à travers l’émotion du spectateur ! Nous le rappelons ici : « il n’y a pas de héros sans spectateur » (12)

Ce courage étant dépendant des attentes du public, amène souvent à des actions dépassant la raison naturelle de l’homme. D’ailleurs, l’aspect utile ne joue aucun rôle dans l’acte (13). L’action est donc déterminée par des attentes étrangères à celles de l’acteur, dont les faits et gestes sont exécutés sous le regard du spectateur, pour le spectateur.

Bien évidemment, le courage du spectacle a cette capacité d’être intégrable aux comportements humains. Véritable vertu mobile, cette forme de courage fut très clairement utilisée durant la période historique des lumières, et ce, dans le but d’orienter les comportements du peuple, afin de développer l’industrie et les intérêts économiques de l’état.

Le courage spectaculaire, de par son état artificiel, va souvent à l’encontre de la raison naturelle humaine. Cependant, l’acteur peut le confondre avec le courage utile et raisonnable ! Ainsi, le héros courageux a l’impression que ses actes sont conduits par son for intérieur, alors qu’en fait ils restent dépendants du regard du spectateur.

Aussi, en éduquant les plus jeunes à l’héroïsme, on peut soumettre définitivement une génération au regard du spectateur… Le courage spectaculaire devient alors courage raisonnable, car intégré à l’éducation de l’humain.

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Pour arriver à ce résultat, la morale par l’exemple doit être diffusée massivement. La propagande étatique est alors directement dépendante d’organes de diffusion :

  • L’école : les fameuses sorties de classe pour commémorer et glorifier tel ou tel soldat mort à la guerre.
  • Les médias : la glorification de l’intervenant courageux dans des émissions du type « la nuit des héros ».
  • Le cinéma : « Tu tombes… On tombe ! » Cela vous rappelle-t-il quelque chose (14)?

Et c’est à travers tous ces procédés, que l’image du héros courageux s’est enracinée dans la conscience collective en tant que valeur humaine ; pas moins de deux siècles (fin 18ème, 19ème, moitié du 20ème) pour établir le spectacle du sauveteur.

Le courage comme pathologie moderne

Depuis la révolution française, les échanges marchands n’ont cessé de s’intensifier, poussant le citoyen travailleur à devenir un citoyen consommateur (15). Or pour que l’ouvrier consomme allégrement, il doit être socialement isolé, car les rapports humains l’empêchent de déambuler librement (liberté) à travers les galeries marchandes ; il faut donc placer les travailleurs isolés sur un même piédestal moral (égalité) et les encourager à s’accommoder (ensemble) de la souffrance du quotidien au nom de la patrie (fraternité).

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Pour habituer le travailleur/consommateur aux douleurs de la société marchande, il faut alors lui créer un univers adapté à l’abnégation. Et dans cette optique purement mercantile, que « Courage » et « Dévouement » seront les valeurs constamment utilisés pour soumettre le peuple par le spectacle, à la loi des marchés, notamment au cours du 20ème siècle (16).

Depuis le mouvement des Lumières et jusqu’au début du 20ème siècle, le projet a été d’établir le culte du « moi » (17) au sein de la population. Car c’est en demandant au travailleur de se concentrer sur sa morale, qu’il en oubliera la souffrance endurée. L’ouvrier qui est ainsi trop occupé à devenir le héros de sa propre vie, se tue au travail pour consommer librement. Sa propre souffrance devenant pour lui, une gloire en soi !

Le sauveteur est donc un acteur déterminant dans la manœuvre de diversion générale de l’industrie. Il permet de faire écran à la misère du peuple et surtout, il montre l’exemple à suivre : être courageux en se dévouant corps et âme à sa tâche ; tel que le veulent nos dirigeants !

Ce courage politique est basé sur le spectacle et le sapeur-pompier en a aujourd’hui hérité.

Les pompiers sont-ils courageux ?

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Absolument pas !

Et si cette réponse vous choque, c’est que l’émotion du spectacle vous empêche de réfléchir sur le sujet.

Le fait que la fonction de sapeur-pompier, soit particulièrement liée au courage est un mythe fabriqué par le système politico-économique, notamment au fil des 18ème, 19ème, et 20ème siècles. L’industrie avait et aura toujours besoin de héros courageux et surtout d’idiots utiles au système pour y croire.

C’est à travers ce culte du héros, lui-même transformé au fil des années en culte du ″moi ″, que le sapeur-pompier a forgé son éthique narcissique. Une éthique du courage spectaculaire qui pousse les intervenants à accomplir des actes téméraires, et parfois irréfléchis sur intervention.

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Ainsi, si l’on remarqua en 2003 que les services d’incendie et de secours n’avaient « pas culture de la sécurité », ce n’est pas parce que les collègues étaient idiots ; mais tout juste que le sapeur-pompier de par sa culture historique, n’avait nullement l’intention de développer fondamentalement sa sécurité, qui demeure viscéralement à l’opposé de son éducation héroïque.

Témérité et sécurité ne pouvant se développer dans la même organisation, le pompier dévoué et courageux, doit alors trouver (quand il y est forcé) des subterfuges pour développer l’aspect sécuritaire de sa fonction ; tout en continuant à être le héros des nations.

C’est à cet effet qu’entre en scène le FAST, appelé aussi RIT, RIC ou encore RID ; en plus de ses variantes françaises. Le Sauvetage du sauveteur et ses extensions comme l’auto-sauvetage (self-rescue), ou autres « parcours ARI » ; dernières fausses trouvailles narcissiques issues de la masturbation cérébrale française (18). Ces formations deviennent « la » solution au problème « au cas où » …

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Tout droit inspiré des Firefighters hollywoodiens, la discipline permet au soldat du feu de se battre seul contre son propre malheur… Le sauveteur qui ne se contente plus d’être un héros, prend alors du galon et devient de ce fait, un sauveteur de héros ! Durant les entraînements, l’intervenant est livré à lui-même et est même plongé dans des ambiances dignes de scénarios de films américains, où le héros ne peut que s’en sortir seul. Le sapeur-pompier peut ainsi rester un courageux soldat du feu et, en même temps, avoir l’impression de s’entrainer pour sa sécurité.

La prison du spectacle héroïque

Il semblerait malheureusement que le sapeur-pompier ait du mal à sortir de cette caricature politique, qu’est la stature du sauveteur. Qu’il soit volontaire, professionnel, privé ou militaire, le pompier a une fonction sociétale, qui n’a pas plus d’importance qu’une autre… Pour vous en convaincre, essayez donc de vivre un mois dans une ville sans éboueurs.

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La fonction de sauveteur ne possède pas de courage intrinsèque : ce n’est pas simplement en étant pompier qu’on est forcément courageux ; seul l’humain en est le détenteur. Le fait de prendre des risques en entrant dans un appartement en feu, ne demande pas obligatoirement un grand courage pour qui le tente. Cette audace tant louée par le commun des mortels, ne produit pas les mêmes effets sur chacun de nous : l’un peut avoir peur et l’autre éprouver du plaisir, voire même le besoin d’être confronté au danger (19).

Le courage véritable n’a rien à voir avec la gratitude du public. Il est avant tout l’expression du dépassement de certaines émotions, dans le but de protéger des intérêts humains (voir matériels), et ce, en dehors de toute reconnaissance.

Le matraquage médiatico-institutionnel concernant le rôle d’anges-gardiens courageux qu’auraient les sapeurs-pompiers, est une imposture produisant deux effets majeur :

  • Une diversion quant aux véritables problèmes de société, car « en fait, tout ne va pas si mal que ça puisqu’ils sont là » !
  • Une ouverture à tous les comportements vicieux, possibles et imaginables ; dues au complexe de supériorité… Lesquels comportements, sont à l’origine de nombreux accidents sur intervention.

Prenons conscience des différences entre le courage raisonné et le courage stupide du spectacle ; apprenons à contrôler cette soif de reconnaissance à travers l’acte, en ayant le courage de ne pas être courageux.

 

 

Rédacteur : Christophe Benfeghoul

Correcteur : Amine Jandaa

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Références :

  1. « Pompier, le métier préféré des habitants du monde entier » – (ouest-france.fr)
  2. « About 18,000 people who passed a firefighter exam in December are awaiting word on when they might be selected in a lottery » – (Dnainfo.com) ||| « I felt as though I had hit the career lottery. » – (Hot Zone: Memoir of a Professional Firefighter – page 110)
  3. « Haute-Loire : un pompier se tue dans sa caserne » – (leparisien.fr) ||| « Quatre pompiers mis en examen pour avoir consommé du cannabis » – (midilibre.fr) ||| « Le bizutage d’un pompier tourne au drame » – (leparisien.fr) ||| « Pompiers de Paris: Une plainte pour «viol» déposée après un bizutage qui aurait mal tourné » – (20minutes.fr) ||| « Dix-huit ans après le meurtre, le pompier confondu par son ADN » – (liberation.fr) ||| Etc, etc…
  4. « Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les SDIS ne possèdent pas de culture de sécurité intrinsèque. Cette situation est principalement due à l’acceptation du risque et au sentiment d’invulnérabilité qui contribuent à construire l’image de « Héros » des Sapeurs-Pompiers » – (Rapport Pourny – Livre 1 – Page 15)
  5. « Cinq morts à Neuilly : le drame chez les pompiers […] Ils intervenaient sur un modeste feu de chambre » – (ladepeche.fr) ||| « Un octogénaire tue un groupe de pompiers sur l’A7 » – (nouvelobs.com)
  6. « 110 sapeurs-pompiers sont décédés entre 2005 et 2014 alors qu’ils étaient 182 sur la précédente décennie. Il peut ainsi être estimé que 72 vies ont été épargnées depuis la publication du rapport POURNY. » – (Evaluation du rapport Pourny 10 ans – page 1)
  7. Achetez l’ouvrage ici :
    1. http://books.openedition.org
    2. http://www.lcdpu.fr
    3. https://www.placedeslibraires.fr
    4. https://www.leslibraires.fr
    5. http://www.decitre.fr
    6. https://www.mollat.com
    7. https://www.amazon.fr
    8. https://www.amazon.com
  8. Histoire de la virilité – Tome 1 (Alain Corbin)
  9. http://www.carnegiehero.org
  10. L’abolition de l’esclavage – (NotaBene) – https://www.youtube.com/watch?v=d8CGP2ZrvsE
  11. « […] près d’un tiers des femmes enceintes ont eu des complications pendant leur grossesse. » – (sante.lefigaro.fr)
  12. « Comment des hommes ordinaires peuvent faire des choses extraordinaires » – Sous le feu – (Michel Goya)
  13. « […] ces actes qui sont l’objet de l’admiration et qui pourtant ne sont pas obligatoires […] Si nous admirons ce n´est pas à cause de leurs conséquences dont l´utilité est souvent douteuse. Un père de famille expose sa vie pour sauver un inconnu ; qui oserait dire que ce fût utile ? Ce que nous aimons, c´est le libre déploiement de force morale, quelle qu´en soient d´ailleurs les suites effectives. » – (Émile Durkheim)
  14. Backdraft – (Ron Howard – 1991)
  15. « Ce ne sont pas les travaux qui manquent, ce sont les acheteurs, les consommateurs ; et les consommateurs, les acheteurs manquent, parce qu’il n’y a plus de confiance, parce que les ouvriers, entraînés par de mauvais conseils, au lieu de reprendre le chemin de l’atelier, de la fabrique, parcourent nos rues en désordre, vont aux clubs, prêtent l’oreille aux doctrines pernicieuses, oublient leurs devoirs, leurs habitudes laborieuses. » – Au peuple, paroles de vérité – (Honoré Arnould)
  16. Commentaires sur La société du spectacle – (Guy Debord)
  17. « […] le sentiment de l’identité individuelle s’accentue et se diffuse lentement tout au long du 19ème et la récompense du secours courageux puise une part de son prestige à cette dynamique souterraine, au sein d’un ensemble de procédures qui tendent à renforcer le sentiment du moi » – La figure du sauveteur – (Alain Corbin, Frédéric Caille)
  18. FAST : Firefighter Assist and Search Team ; RIT : Rapid Intervention Team ; RIC : Rapid Intervention Crew ; RID : Rapid Intervention Dispatch ; PAFARI : Parcours d’Aisance au Franchissement sous ARI.
  19. Tapez les mots clés « Live Burn Mishap » dans le moteur de recherche Youtube.com
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